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Alberto Spadolini, une vie de toutes les couleurs

“ Alberto Spadolini, une vie de toutes les couleurs”

       Celle de l’éclectique artiste Alberto Spadolini (Ancône 1907 – Paris 1972) est une histoire pleine de mystères. Tout commence en 1978 quand je découvre un carton dans le poussiéreux grenier de mes tantes à Fermo (Italie). Dedans je trouve des centaines d’articles de journal, des documents, des dépliants, des affiches et une collection de splendides photos sur la danse, oeuvre de grands photographes des années ’30. Il s’agit des archives d’Alberto Spadolini, un de mes oncles, mort à Paris quelques années avant ma découverte.

Spadolini : acteur, danseur, peintre …

 

Sans avoir jamais étudié danse

     De l’étude des documents il en sort l’histoire d’un jeune scénographe grandi dans le milieu futuriste du Teatro degli Indipendenti de Anton Giulio Bragaglia. Émigré en France au début des années ’30 il est engagé à Villefranche comme décorateur par Paul Colin. Pendant une pause de la préparation d’une scène il se met à danser, l’imprésario, qui le voit par hasard, le lance dans le monde du spectacle.

 ‘Il dansa sauvagement’ rappelle Anton Giulio Bragaglia dans un chapitre consacré à Spadolini ‘en exprimant dans ses poses, au-delà des canons scolaires qui lui étaient inconnus, un  lyrisme fauve et impérieux. Heureusement l’impresario lyrique était là ! Il l’engagea immédiatement comme phénomène artistique et l’inséra dans ses spectacles’.

     

       Dans un article paru dans la revue « Vedettes » (1941) on rappelle la scène : ‘L’orchestre attaqua les premières notes de la Deuxième rapsodie de Liszt … Spadolini, en  pantalon blanc et en sweater, se mit à danser … Bientòt, de bruyante qu’elle était, l’assistance se plonge dans un silence religieux … Ce fut un triomphe. Sur l’heure, le directeur de l’Eldorado de Nice voulut l’engager.

-          Mais je n’ai jamais appris à danser, répétait Spadolini, amusé.

-           Qu’importe, vous ferez ce que vous venez de faire, et vous ne vous occuperez plus de rien !

Il n’avait ni partition, ni costume, et c’est ainsi qu’il débuta avec un drap de lit pour tout apparat. Il interpréta une danse antique et toute la poésie grecque qui s’en exhalait immatérialisa la salle en délire’.

 

     Les chroniques de l’époque racontent que Paul Colin fut bien étonné quand, par la suite, il rencontra de nouveau Alberto sans palette ni pinceaux parmi ses scénographies au Casino de Paris. Quand il lui demanda pourquoi il avait quitté Villefranche et surtout ‘ que diable’ il faisait à Paris, Spadolini lui répondit candidement qu’il avait besoin de remuer non seulement les mains mais les pieds aussi !

     Au bout de quelques mois il danse aux Stade du Fort Carré (Antibes), il obtient un contrat avec Joséphine Baker, il travaille au prestigieux « Casino de Paris », on le réclame aux « Bœuf sur le toit », aux « Folies-Bergères », il joue le rôle de danseur dans le film « L’Épervier »  avec Jean Marais, alors débutant; ses interviews paraissent dans les journaux du monde entier, le maître Enrique Juvet lui dédie la musique du « Bolero-Spado »...  et, entre temps, il continue de peindre, de créer des décors, d’écrire des vers !

 

“ Cagliostro de la danse… ou phénomène d’incarnation ”

     Parmi les premiers à se rendre compte des extraordinaires dispositions de l’artiste on compte quelques-uns des plus remarquables intellectuels des années ’30. Le poète Paul Valéry en est charmé : “ Mythologique, mystique, faunesque ! Vision de Spadolini ”. Le metteur en scène et fondateur du ‘Théâtre de l’Oeuvre’, Lugue Poé en est sûr : “ Spadolini dépasse notre siècle”. Le critique Fernand Divoire ne sait pas si le définir : “ Cagliostro de la danse… ou phénomène d’incarnation ”.

     Au cours d’une interview de 1985, le noble d’origine russe Alex Wolfson rappelle que Spadolini a appris des techniques d’auto hypnose quand il était assistant scénographe au Teatro degli Indipendenti  de Rome. Il est documenté qu’à la fin des années ’20 Bragaglia organise une conférence du professeur Gabrielli qui étonne le public par une série d’expériences d’hypnose et de lecture de la pensée à distance.

Spadolini, en particulier, s’intéresse des techniques d’auto hypnose et s’entraîne quotidiennement à faire émerger de son propre inconscient des visions particulières qu’il peindra sur toile, des vers qu’il écrira sur un papier, de nouvelles chorégraphies qu’il mettra en scène au cours de ses spectacles à Paris.

     Des articles de journal et d’un livre de Anton Giulio Bragaglia, j’apprends que Spadolini n’a jamais étudié danse et, à la différence des danseurs, il ne s’entraîne pas non plus tous les jours pendant de longues heures. Pour créer ses extraordinaires chorégraphies il s’assied dans un fauteuil les yeux fermés.

  

 « Spadolini crée ses danses dans un fauteuil : Pour préparer son prochain récital, il n’est pas sorti de chez lui pendant des semaines. Ses accessoires de travail sont un fauteuil ou un divan, un phone, des disques et des partitions. Inlassablement, il écoute la ‘Fugue en ré mineur’ de Bach, la danse du Feu de Manuel de Falla, ou le Menuet de Lulli ... Il n’ébauche pas un geste tant qu’il n’est pas complètement  imprégné de l’oeuvre… »

 

Une nuit chez Joséphine Baker

« Une nuit chez Joséphine … A table, devant les cristaux remplis de champagne, on parle encore de travail, cette fois avec gravité, presque avec respect : un éclat de rire repart aussitôt. Joséphine a imaginé quelque facétie. Dans la poudre d’or lumineuse qui s’échappe d’un jardin d’hiver, d’un bosquet de palmiers un homme est apparu : il danse, athlétique, sportif. Et ses muscles dessinent en les prolongeant des mouvements qui font évoquer la vie des stades, les jeux des antiques.

‘C’était un peintre décorateur, dit-elle. Il habitait Nice. Les temps sont durs. Il s’est mis à la danse. Il débutera au casino …’ Et Joséphine applaudit avec frénésie : ‘Bravo Spadolini ! Bis !’ »  

                          André Rivollet, « Intransigeant » 13- 11 - 1932

 

« La veille de Noel, je fus invité au Vésinet, pour le Réveillon … Tout était blanc chez Joséphine. Un tapis d’ouate au pied d’un sapin bien sucré m’accueillit dès le vestibule. Entre les branches recouvertes de fils d’argent, un phonographe déversait le dernier refrain de ‘Zouzou’ …Il y avait là des amis en groupe : des camarades du casino de paris, le danseur nu Spadolini, en habit, pour la circonstance… »

« Une vie de toutes les couleurs » de Joséphine Baker - Souvenirs recueillis par André Rivollet (1935)

 

     Un aspect peu connu de la vie de Spadolini est lié à son grand amour pour Joséphine Baker ( Saint-Louis 1906 – Paris 1975).

Leur première rencontre, racontée dans un article paru dans le journal flamand « De Dag », remonte à l’été 1932 quand Henry Varna, directeur du Casino de Paris, se rend le voir au casino de Monte-carlo en compagnie de Joséphine Baker. Prévenu de la présence de Varna, mais non de celle de Joséphine, Spadolini sent qu’il s’agit de la chance la plus importante de sa vie et sa danse sauvage et primitive les ravit. Il est engagé au Casino de Paris.

Les deux dansent ensemble, la première fois, en décembre 1932 au Casino de Paris dans le spectacle « La joie de Paris ».

 

Spadolini et Joséphine Baker (Pierre Payen, 1933)

Ils se fréquentent déjà depuis quelques années quand, entre eux, naît une merveilleuse histoire d’amour. Différents articles et photographies des journaux de l’époque montrent les deux artistes serrés dans une danse au Casino et à l’aéroport de Paris.

Malheureusement Joséphine Baker, d’un còté femme extraordinaire pour sa générosité, avait un caractère affreux quand il s’agissait de sa carrière artistique et à un certain moment elle est frappée d’une affreuse jalousie professionnelle. Tout s’écroule dans le 1935 après un spectacle au « Prince Edward Theatre » de Londres. Le public applaudit longuement le danseur italien et hua Joséphine Baker. Cet événement est raconté dans un article, « Jalousie », paru dans un quotidien français où on raconte aussi que Joséphine Baker fait une scène à un imprésario américain coupable de la vouloir dans un spectacle avec Spadolini ; elle dit que plutôt que de s’exhiber encore avec le danseur italien.... elle préfère aller jouer au Casino!

Spadolini détruit toutes les photos qui le représentaient avec son aimée Joséphine. Et ainsi, pour soixante-dix ans leur amour restera secret.

Il vivra de nouveau au cours de l’Exposition « BOLERO-SPAD0: UNE VIE DE TOUTES LES COULEURS» qui aura lieu a Porto San Giorgio (Fermo) en Italie, dans l’été 2007 à l’occasion du centenaire de la naissance de Alberto Spadolini.

 

La redécouverte de Spadolini

     Mentionné dans l’encyclopédie des peintres suédois et dans l’histoire du cinéma français, Spadolini est resté complètement inconnu en Italie jusqu’à 2005, année où il a reçu d’importantes reconnaissances : en avril la médaille attribuée par le Président de la République Italienne Carlo Azeglio Ciampi ; en mai une Exposition ( parrainée par l’Ambassade de France, l’Ambassade de Suède) au Castello degli Agolanti de Riccione ; en juin un spectacle de danse avec quelques-unes de ses scénographies au Teatro della Regina de Cattolica ; en août la Soirée du mystère au Fortino napoleonico de Portonovo (Ancône) ; enfin journaux, revues et sites web parmi lesquels celui du Ministère des Biens Culturels, et celui du Touring Club Italien, lui ont consacré une centaine d’articles.

     Grâce à la découverte de ses archives, aujourd’hui nous pouvons affirmer que Spadolini a été l’un des artistes les plus éclectiques du siècle passé.

§         Danseur avec Mistinguett, Leila Bederkhan, Joséphine Baker, Catherine Hessling. Pas satisfait du succès obtenu, en 1936 Spadolini fait les premiers essais pour la naissante télé française qui lui valurent les compliments du Ministre Georges Mandel ;

§         Chorégraphe aimé de Cécile Sorel, de Marlène Dietrich, de Fernand Divoire, de André Levinson, de Maurice Ravel, de Maurice Rostand, de Paul Valery;

§         Acteur il exprime son inspiration artistique dans le cinéma aussi à côté de Charles Boyer dans le film « L’épervier » (1933) , de Tino Rossi dans « Marinella » (1936), de Mila Pareli dans « Le monsieur de cinq heures »  (1938), de Jean Gabin dans « Le jour se lève » (1939), de Jean Marais dans « Le pavillon brûle » (1941) ; et dans les courts-métrages « Rivage de Paris » (1950) , « Nous les gitans » (1951), et « Souvenir d’Espagne » avec Jango Reinhart et Carmen Amaya (1952);

§          Adaptateur de dialogues il est engagé par Sir Alexander Korda (London Film) pour les versions françaises de quelques films parmi lesquels ‘Les Contes d’Hoffmann’ (Prix pour la meilleure production au Festival de Cannes en 1951) ; ‘Outcast of the Island’ (mise en scène de Carol Reed en 1951) ;

§         Scénographe il rénove splendidement des discothèques comme ‘L’Amiral’ de Paris (avec l’ami italien prince Ruspoli) et celle du Grand-Hôtel de Rimini et les intérieurs de résidences nobles comme la Villa dei Conti Vitali et la Villa Papetti à Fermo et le château de Brignac sur la Loire ;

§         Restaurateur de tableaux du XVIIème siècle chez Jules Boucher;

§         Décorateur avec Paul Colin ;

§         Illustrateur des livres « Recital » (1952) et « Le cœur … et ma raison » (1957) de André-Marie Klenovski, préface d’André De Fouquières.  

·         Peintre apprécié de Jean Cocteau, Max Jacob ... il expose dans les principales galeries de France, de Luxembourg, de Belgique, de Suède, de Danemark et en Italie.

 

Mystères du génial peintre

     Plusieurs tableaux de Spadolini sont consacrés au monde de la danse : légères danseuses et danseurs “ ...voltigent avec grâce sur des scènes frappés par des coups de boutoir de lumière ” (Stefano Papetti).

     Je rappelle que mon oncle Alberto passait des heures entières dans son cabinet devant une toile. Parfois il peignait d’emblée et les lignes qui dessinaient de merveilleuses danseuses planant dans l’air semblaient une catharsis.  Avec quelques coups de pinceau il réussissait à rendre vivante la matière. Ses personnages tout à coup s’animaient et bougeaient tantôt avec la grâce d’authentiques princes de la Renaissance, tantôt avec la sensualité de deux amants.

 

   «La transfiguration de l’âme dans la danse, c’est là la recherche dans l’inspiration picturale de Spadolini. Ce témoignage psychologique transmet les vibrations intérieures de son caractère bâti essentiellement avec l’inspiration émotive du corps humain en mouvement. A vrai dire cet artiste travaille dans cet univers sensible en le transposant avec le génie qui jaillit de son coeur et de son âme ». (Jean Cocteau)

 

« Spadolini dansant ses reves. Ses reves de peintre …

Sa conception de l’Art est liée par son Ame et par ses muscles, à nos sœurs la danse et la peinture. Ses toiles nous révèlent des visages tels que nous les aimerions. La Nature pareille au songe d’un monde presque Saint.

Voilà ce Spadolini, sportif  infatigable, qui prend la vie comme une course et cueille des fleurs en passant. Des fleurs parmi les laurieurs. » (Max Jacob)

 

 Il y a quelques mois la restauratrice Federica Bozzarelli, au cours de quelques travaux de restauration des toiles de Spadolini, a fait plusieurs découvertes intéressantes. Quelques-unes des plus belles toiles, au début des années ’60, ont été cachées par le peintre même derrière de vieux cadres ou repeintes avec des scénographies ; miroir d’une tristesse intérieure infinie. Probablement cela est dû à l’histoire d’un ami très cher, Duilio Cicchi, mort mystérieusement à Paris en 1961 et décrit par Bragaglia comme “ ... la copie de Spadolini à dix-huit ans et qui, au-delà du physique, a hérité son amour pour la musique ”.  C’est donc la mort de Duilio à jeter Spadolini dans le découragement le plus profond et à le pousser à cacher une série d’excellentes toiles parmi lesquelles “La splendeur de la mer”,  et “ L’autoportrait rouge napolitain ”.

 

Conclusions

     Spadolini a beaucoup aimé la France: « J’ai contracté envers la France une dette de gratitude. Si j’écris sa langue mieux que je la parle et … si je danse mieux que je n’écris, c’est à elle seule que j’en suis redevable. C’est sur son sol que j’ai laché mes pinceaux par dessus les moulins afin de me consacrer à la chorégraphie. C’est elle encore qui, maternellement, m’a consolé, encouragé, et jamais je n’ai mieux compris la profondeur émouvante de ce vers :

Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France !… »

 

     Il se sentait, se croyait, l’était un artiste sensible. L’amour profond, l’honnêteté et la générosité ont été les valeurs et les phares qui ont guidé sa vie.

Nombreux sont ceux que, au moment du vrai besoin, Spadolini a aidés. Il suffit ici de rappeler Alex, juif d’origine russe, qu’il a caché dans son appartement à Paris  pendant l’occupation nazie ; Duilio, le garçon pauvre et malade, élevé comme un fils ; Carmelo, important témoin de ses derniers jours de vie et enfin l’oeuvre qu’il a prêtée comme bénévole  à l’Hôpital de Dieu à Paris !

 

Prof. Marco Travaglini

Traduction  prof. Giorgio Tonti

 


Tratto da “BOLERO-SPADO’ : SPADOLINI, UNA VITA DI TUTTI I COLORI” Copyright di Marco Travaglini, 2007


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